F E L I C I A A T K I N S O N “that oral thing”, CONSIDERATIONS SUR LES ARTS SONORES VISUELS ET CULINAIRES


mon amour
juin 24, 2008, 8:25
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ci dessous, le texte que j’avais écrit sur la pièce MON AMOUR de Christian Rizzo, publié dans le tiré à part festival Meteores-Mouvement

CHRISTIAN RIZZO
MON AMOUR
THEATRE DE LA VILLE
11-14 Mars 2008.
rizzo
Avec un parcours transversal (Villa Arson, stylisme, scène rock…), Christian Rizzo semble toujours avoir abordé son travail chorégraphique de manière ouverte et visionnaire, dans la tradition des avant-gardes, où modernité rime avec prise de conscience du monde et des autres arts. Depuis plus de dix ans il introduit ainsi dans le champ de la danse des notions plastiques et musicales comme la vibration, le fétichisme ou l’espace négatif. Le plus souvent accompagné par Cathy Olive à la lumière et Gerome Nox à la musique, il propose avec trois dimensions (le son, la lumière, l’accessoire) un espace où le corps, décentré de la seule question du mouvement, peut se réinventer et se dépasser.

Une fin de party. Sept ectoplasmes ravers se balancent, en leur qualité de résidus, d’algues, de “left-overs”. Ils vibrent. Ils ont des capuches. Ils deviennent des ombres. Et, en ombres, sont les parasites de leurs propres corps. Un corps sans peau apparente que celle qui débordera plus tard des extrémités : les mains, les bouches, ce qui touche. Un corps qui se déploie en membres mobiles, écartelé en étoile de mer des abysses. Une ombre qui se loge dans l’espace négatif des plis, des creux, dans la distance d’une jambe à l’autre, dans le poids de cette masse de vide qui détoure chaque silhouette et chaque mouvement. Une ombre compressée en sphères noires et lisses, comme une version abstraite et glossy de la pelote faite d’os et de plumes que recrachent les hiboux veilleurs de la pénombre. Sphères qui roulent et qui contiennent la nuit dans leur secret. Des corps qui se tapissent au fond de capuches profondes comme des puits, protégées en leur seuil de voiles fluo kids.

Quel est cet espace, ce rythme qui nous unit ? Et si c’était cet air-là, celui qu’on chante et qu’on respire, qui faisait de chacun de nous, dans notre simultanéité, un seul corps prolongé ? Un corps matière noire, comme les sphères, qui roule lentement, imbibé de flux, de pulsations et de gaz ? On ne peut pas s’extraire de l’espace, on ne peut pas le garder pour soi, l’air s’échappe et s’offre dans un partage, grisant, douloureux et irréversible, qu’il est difficile de convertir en douceur. ” It’s so easy to laugh, it’s so easy to hate, it takes strenght to be gentle and kind” (1) nous souffle Morrissey par la voix du passeur mi-crooner mi-pythie Mark Tompkins.
Et si je m’extrait de cet air, de ce ciel, c’est la mort, et le retour à la poussière. ” Oh Mother, I can feel the soil falling over my head” (1).

Danser dans la poussière et la cendre, comme les Pink Floyd dans Pompei, concert filmé dont Rizzo admet s’être beaucoup inspiré pour “Mon Amour” : dresser des repères verticaux, plantes, gestes, vibrations, mobiliers, contre l’horizontalité inextricable du chemin vers la mort.

La fumée, comme l’amour, à l’inverse de l’air et de la lumière, peut se chasser d’un revers de joue ou de main. Ici, elle avance, contaminant le public, et par là même l’unifiant, le rendant bloc solide et gris qui s’érige dans la plasticité de la pièce.
La lumière qu’offre avec grâce Cathy Olive est aussi comme l’amour, comme le beat, mais à l’inverse de la fumée, se pose sur les masses noires et trace des creux illusoires dans les surfaces pleines, dans les coeurs et dans la nuit.
Seuls, les danseurs ont les mains dans les poches, les têtes dans les capuches, le corps qui s’enfonce dans ce qui l’enveloppe, dessinant un ruban de Moebius où le plein devient vide et où la surface qui l’habille s’enroule autour comme une niche. Ainsi écrit William Carlos William dans “Asphodèle ” (le jardin des morts chez les grecs), qui est le fil rouge de la pièce : ” De quoi ai-je le souvenir, qu’avant la forme de cette forme ?”.

En contact, les doigts et les lèvres éclosent, les corps s’attrapent, se rejettent puis se donnent rendez-vous derrière les plantes, sur les tables ou les chaises, rassemblant de nouveaux espaces et semblant se demander : qu’est-ce qui, dans notre amour, nous sépare du monde ?
Dans cet espace blanc comme une page, chaque danseur suit à la fois sa destinée et celle qu’il va partager, offrant sa démarche tout en promenant avec lui son mystère, qui se recèle dans un silence ou dans un sac à dos. Partager: traverser un jardin en se donnant la main ?

Au-dessus, encore plus haut que le ciel, les instances démiurgiques de la musique: celles qui orchestrent, permettent et commentent. Parfois visibles, parfois disparaissant dans le noir, les gardiens du son, Bruno Chevillon, Didier Ambact, et le grand Gerome Nox sont les anges sombres qui animent cette genèse. Au centre, Mark Tompkins, l’aède, celui qui lit, qui révèle dans les profondeurs de sa voix un sous-bois, qui tapisse le sol avec le langage.

Pour les corps dansants à la fois fragiles et violents, bouleversés par le désir et menacés par l’absence, la musique donne l’élévation, le poème la communication, et la lumière le regard vers l’autre.

(1) “I know it’s over”, chanson des Smiths interprétée dans le spectacle.


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